Premiers extraits de « Born to run » en exclusivité [4/5]

  • Bible du minimalisme aux USA, oeuvre fondamentale pour toute une génération de coureurs, Born to Run, le livre culte de Christopher McDougall est enfin traduit en français après plus de trois ans d’attente. Récits d’aventures et de courses, portraits haut en couleur, anthropologie et science se télescopent dans ce docu-roman captivant. La trame : un journaliste américain, runner à ses heures, se lance sur la piste d’une tribu indienne de super athlètes insaisissable, les Tarahumaras.

    « J’étais donc revenu à la case départ. Après des mois de consultations

    et de recherches dans la documentation physiologique

    disponible sur Internet, je n’avais fait que tourner en rond et mes

    questions me revenaient en pleine figure.

    — Pourquoi ai-je mal au pied ?

    — Parce que courir est mauvais pour toi.

    — Pourquoi courir est-il mauvais pour moi ?

    — Parce que ça te fait mal aux pieds.

    — Mais pourquoi ?

    Les antilopes n’ont pas de périostites tibiales.

    Les loups n’utilisent pas de poches de glace pour apaiser

    leurs genoux douloureux. Je doute que 80 % des chevaux sauvages

    soient blessés et au repos une fois par an à cause des traumatismes

    dus aux impacts. Cela me rappelait une parabole attribuée à Roger

    Bannister qui, outre ses recherches médicales et ses bons mots,

    a été le premier à descendre sous les quatre minutes au mile

    (1 609 m). « Chaque matin en Afrique, une gazelle se réveille et

    sait qu’elle doit courir plus vite que le plus rapide des lions pour

    rester en vie. Chaque matin en Afrique, un lion se réveille et sait

    qu’il doit courir plus vite que la plus lente des gazelles pour ne pas

    mourir de faim. Moralité : que vous soyez lion ou gazelle, mieux

    vaut courir vite », disait-il.

    Pourquoi serions-nous les seuls mammifères sur cette planète

    à ne pas pouvoir compter sur nos jambes ? Comment un

    type comme Bannister pouvait-il jaillir de son labo tous les jours

    pour aller sillonner une impitoyable piste en cendrée chaussé de

    cuir très fin sans jamais se blesser ? Pourquoi certains peuvent-ils

    s’élancer chaque matin sitôt le soleil levé comme autant de lions

    ou de Bannister, alors que d’autres ont besoin d’une bonne dose

    d’ibuprofène pour pouvoir mettre un pied par terre ?

    Ce sont de très bonnes questions, mais, comme je devais le

    découvrir, les seuls à connaître – et à vivre – les réponses ne parlent

    pas… Et surtout pas à des types comme moi.

    Pendant l’hiver 2003, alors que j’étais en reportage au Mexique,

    je suis tombé sur une photo de Jésus dévalant une pente caillouteuse.

    Un coup d’oeil plus attentif me révéla que ce n’était peut-être pas

    Jésus, mais bien un homme en jupe et en sandales lancé à fond de

    train dans la descente d’une montagne de gravats. Je traduisis la

    légende sans comprendre pourquoi elle était rédigée au présent.

    Cela avait tout l’air d’une niaiserie façon mythe de l’Atlantide sur

    une civilisation éteinte d’êtres surpuissants. Je finis par réaliser

    petit à petit que c’était rigoureusement ça… sauf pour « éteinte »

    et « niaiserie ».

    J’avais été envoyé au Mexique par le New York Times Magazine

    pour retrouver la trace d’une pop star disparue, objet d’un culte

    décérébré, mais l’article que je rédigeais me fit soudainement

    l’effet d’un somnifère comparé à celui que j’avais entre les mains.

    Les pop-stars fugueuses vont et viennent, mais les Tarahumaras

    semblent éternels. Du fond de ses canyons pleins de mystères, cette

    modeste tribu recluse avait résolu à peu près tous les problèmes

    de l’humanité. Qu’il s’agisse du corps, de l’âme ou de l’esprit, les

    Tarahumaras les réglaient à la perfection. Leurs grottes étaient en

    quelque sorte des couveuses pour prix Nobel tous voués à l’éradication

    de la haine, des maladies cardiovasculaires, des périostites

    tibiales et autres gaz à effet de serre.

    Au pays des Tarahumaras, il n’y a ni meurtres, ni guerres, ni

    vols. Pas de corruption, d’obésité, d’accoutumance à la drogue,

    de mauvais traitements, de pédophilie, de problèmes cardiaques,

    d’hypertension ou de dioxyde de carbone. Ils n’étaient sujets ni

    au diabète ni à la dépression, ni même au vieillissement puisque

    des quinquagénaires étaient plus rapides que des adolescents, dont

    les arrière-grands-parents couraient encore des marathons dans

    la montagne à 80 ans. Le cancer leur était presque étranger et ils

    s’étaient même taillés une place à part dans l’économie avec un

    système financier sans équivalent basé sur la boisson et la bonté.

    Coups de main et bière de maïs leur tenaient lieu de monnaie.

    Dans ces conditions, on peut légitimement s’attendre à une

    foire d’empoigne avinée où chacun se comporte comme un flambeur

    ruiné convaincu de se refaire à une table ouverte. Et pourtant, ça

    marchait chez les Tarahumaras, sans doute parce qu’ils sont travailleurs

    et honnêtes. Un chercheur a même avancé l’hypothèse selon

    laquelle le cerveau des Tarahumaras est chimiquement incapable

    de concevoir le mensonge.

    Comme si le fait d’être le peuple le plus sympathique et le plus

    heureux de la Terre ne suffisait pas, les Tarahumaras étaient aussi

    les plus costauds : seule leur résistance surhumaine à la douleur

    et à la lechuguilla, une affreuse tequila locale à base de serpent et

    de cactus, pouvait rivaliser avec leur tolérance hors normes.

    L’un des rares témoins étrangers de leurs bacchanales dit les avoir vus

    se mettre dans un tel état que des femmes en étaient venues à se

    battre à demi-nues tandis qu’un vieillard hilare leur piquait les

    fesses avec un épi de maïs sous l’oeil vitreux de leurs maris anesthésiés.

    Autant dire que les réjouissances des Barrancas n’ont rien

    à envier aux Mardi gras de Cancún.

    Les Tarahumaras font la fête toute la nuit puis se lèvent le

    lendemain pour s’affronter dans des courses non pas de deux

    kilomètres, ni de deux heures, mais de deux jours entiers. Selon

    l’historien mexicain Francisco Almada, un champion tarahumara

    aurait parcouru 700 kilomètres d’une traite, un peu comme si vous

    étiez sorti un jour pour faire New York-Detroit en petites foulées.

    D’autres coureurs tarahumaras avaient fait près de 500 kilomètres,

    soit douze marathons bout à bout, en une journée et une nuit entière.

    Qui plus est, ils ne couraient pas sur des routes asphaltées et

    régulières, mais sur les sentiers escarpés des canyons sans autre

    moyen que leurs jambes. Lance Armstrong, qui est pourtant l’un

    des plus grands spécialistes de l’endurance de tous les temps, a

    eu toutes les peines du monde à finir son premier marathon en

    avalant un gel énergétique tous les kilomètres (pour preuve, le

    sms qu’il a envoyé à son ex-femme après celui de New York : Oh !

    Mon Dieu… Argh, c’est terrible !). Ces gars-là s’en envoyaient treize

    à la douzaine !« 

    Retrouvez tous les jours, sur le site et en exclusivité, les bonnes feuilles du livre événement de la rentrée. Retrouvez le cinquième extrait en cliquant sur ce lien.

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