Les endorphines : de l’extase à la dépendance

Endorphines
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Libérées par le cerveau de façon significative pendant et après l'exercice physique, les endorphines nous permettent parfois d’atteindre « l’extase ». Pas toujours sans danger…

Dr Nicolas Bompard, médecin du sport.

Les endorphines sont un antalgique naturel de longue durée, proche de la morphine, produit par l’organisme pour contrer la douleur. Elles se trouvent dans des glandes situées près du cerveau (hypophyse et hypothalamus) et agissent sur des zones du cerveau qui captent les opiacés (morphine par exemple), en particulier des zones associées à la perception de la douleur.

Les endorphines sont secrétées dans différentes situations : le plus souvent en cas de stress intense, qu’il soit psychologique ou physique, mais aussi et surtout durant l’exercice musculaire. Ainsi il est de plus en plus admis dans la communauté scientifique que l’organisme humain produirait une quantité d’endorphines plus importante lors d’un entraînement vigoureux : le taux d'endorphines étant directement lié à l'intensité et à la durée de l'exercice.

Les sports d'endurance sont les plus "endorphinogènes" : le jogging, le vélo, la natation, les balades en raquettes ou en ski de fond, les sports en salle, type cardio training (rameur, tapis de course), mais on peut aussi citer l'aérobic, le step, les activités à efforts fractionnés, ce que l’on nomme "interval training" ou encore le football, le rugby, le basket ou le handball.

Malheureusement, il ne suffit pas de courir pour goûter aux endorphines : il faut maintenir l'effort pendant une demi-heure minimum en gardant un rythme dit "confortable" : c'est à dire supérieur à 60 % de ses capacités respiratoires.

"L'extase du coureur"

En 1984, une étude menée par des médecins américains a identifié dans la littérature sportive vingt sept expressions ou qualificatifs décrivant cet état particulier. Parmi les plus fréquemment utilisés : euphorie, spiritualité, puissance, grâce, déplacement sans effort, vision momentanée de la perfection, flottement dans l'irréel. C'est ce que les entraîneurs appellent "l'extase du coureur", souvent décrite par les sportifs de haut niveau.

Dans les pelotons et parmi nos lecteurs, nombreux sont ceux et celles qui affirment : "Il est vital pour mon équilibre que j’aille courir » ou « Après la première demi-heure, où j’ai parfois du mal à garder le rythme ensuite je suis submergée par une sensation de plaisir », ou « souvent je résous certains problèmes, j’ai l’impression d’être plus lucide, de mieux réfléchir. » Au delà, on parle aussi du phénomène du "runners high", vous êtes alors entre le simple plaisir et l'euphorie qui survient après un effort physique important. En résumé : tout comme le massage peut engendrer jusque profondément dans le corps des changements dans les neurotransmetteurs et leurs récepteurs, le sport induit un massage interne appuyé qui détend.

Anesthésiant, euphorisant, et antalgique

Ainsi l’effet anesthésiant et euphorisant des endorphines permet de penser qu’elles pourraient intervenir pour limiter les sensations douloureuses lors des activités physiques intenses. Parmi les autres particularités, on note souvent que les sportifs réguliers sont moins sujets au stress que les non sportifs, ceci s’expliquerait par un autre effet des endorphines : l’effet anxiolytique, propriété reconnue aussi de la morphine. Cet effet serait valable sur une durée de deux à six heures en fonction des personnes et de l’effort fourni.

Enfin, ces hormones ont aussi un effet antalgique ce qui permet de pousser un peu plus loin son effort puisqu’elles inhibent les douleurs d'origines musculaire ou tendineuse. Ce qui peut d’ailleurs constituer le revers de la médaille : en cas de blessure le coureur peut poursuivre son effort alors qu’il devrait le stopper.

Autre travers : comme tout pratiquant que nous sommes, on peut s’apercevoir qu’après une séance dure ou de fractionné en soirée, le sommeil aura du mal à venir ; il s’agit là probablement de l’effet euphorisant et excitant des endorphines.

Certaines personnes peuvent aussi devenir obsédées par leur condition physique, leur poids ou leurs performances. Elles ne peuvent alors pratiquement plus cesser leur entraînement, même pour une seule journée ! L’entraînement devient alors une " compulsion " : la personne ne peut résister au besoin de faire de l’exercice sans ressentir de l’angoisse ou, du moins, une forte culpabilité.

C’est un état de dépendance vis à vis de l’entraînement connu depuis les années 70 grâce à une étude réalisée sur les coureurs de longue distance. Attention donc, car si la recherche de la performance maximale n’est pas mauvaise en soi, il faut néanmoins comprendre qu’on ne peut être au sommet de sa forme physique qu’une ou deux fois par an, pendant une période de deux semaines environ. Malheureusement, beaucoup essaient d’être au sommet douze mois par an et leur vie sportive peut alors se caractériser par une myriade de blessures.

Quelle dépendance ?

Les adeptes qui deviennent dépendants de l’exercice ressentent un profond malaise (culpabilité, angoisse, honte) s’ils manquent une session d’entraînement et ils ont la perception qu’ils doivent toujours augmenter la dose pour obtenir les mêmes résultats (tolérance). Ceci résulte d’une augmentation toujours grandissante du temps consacré à l’entraînement : ce dernier commence alors à empiéter sur le temps habituellement consacré à la famille, aux amis et même, au travail (retrait social). De plus, au niveau physiologique, on note une augmentation des blessures de surentraînement (tendinites, bursites, douleurs chroniques), l’apparition d’une fatigue générale voire même un affaiblissement du système immunitaire.

Très souvent, même la personnalité de l’individu accro de l’exercice va changer, surtout lorsque celui-ci sera obligé de " sauter " un ou deux entraînements à cause d’une blessure ou d’autres événements incontrôlables; les sentiments de culpabilité et de frustration engendrent alors des comportements que l’on pourraient qualifier d’asociaux : agressivité, retrait, etc.

La dépendance liée à l’exercice et sa production d’endorphine est plus répandu qu’on le pense et, lorsque que celui-ci nuit franchement à la vie de celui ou celle qui en souffre, il est alors recommandé de consulter, surtout si le trouble s’accompagne d’autres problèmes, comme l’anorexie, par exemple.

Il ne s’agit pas d’arrêter totalement l’entraînement, mais il s’agirait d’élaborer un entraînement avec l’aide d’un professionnel de l’activité physique.

Pas de panique cependant, ces comportements extrêmes ne se rencontrent que très rarement sauf lors de doses d’entraînements importantes (quotidiens ou pluriquotidiens), mais qui sait ?