La grosse polémique

La grosse polémique
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Il aura suffi d’un mannequin de plastique obèse dans une boutique Nike pour qu’une de mes consœurs britanniques soit au bord de l’infarctus. Vraiment ?

« Elle traîne sa graisse. Elle n’est pas prête pour courir. Elle ne peut pas courir. Elle est plutôt prédiabétique et sur le point de recevoir une prothèse à la hanche ! » Tanya Gold, journaliste pour le Telegraph, a trouvé sa nouvelle victime : le mannequin aux formes plus que généreuses de la boutique Nike d’Oxford Street, à Londres. Le but, pour la marque, est de présenter sa collection « plus-size », qui s’adresse donc aux coureuses portant plus de kilos (pardon, de livres) que la moyenne.

Tanya, c’est à toi que je m’adresse ici. Nous ne nous connaissons pas, tu es peut-être une femme formidable, généreuse, ouverte d’esprit, et j’ai même la faiblesse de penser que, avec ces quelques lignes, tu es persuadée d’aider les personnes obèses. Le problème, Tanya, c’est que tu te trompes. La bonne nouvelle, c’est que le mannequin ne t’a sans doute pas entendue quand tu lui as dit qu’elle traînait sa graisse. Elle était trop occupée à préparer son prochain 10 km. La mauvaise nouvelle, c’est que toutes celles et tous ceux qui souffrent de leur surpoids, eux, ont pu écouter tes douces paroles. Et tu leur as dit qu’ils ne devaient pas courir. Non, pire, qu’ils ne « pouvaient » pas courir.

La Nausée

Tanya, cela fait bientôt vingt ans que je cours régulièrement. Le matin de mon tout premier footing, ma balance a dû mourir sous mes 115 kg. Imagine que, ce jour-là, alors que je faisais mon premier kilomètre – en quelque chose comme 9 minutes –, tu sois arrivée, forte de toutes tes convictions, et que tu m’aies hurlé « Arrête, tu vas crever ici, maintenant, tu n’es pas fait pour courir, regarde cette graisse, rentre chez toi ! » Je t’aurais peut-être écoutée. Je n’aurais pas persévéré, je n’aurais pas couru mon premier 5 km, puis 10 km, semi, marathon, avant ma période « ultra ». Je ferais peut-être, aujourd’hui, 130 kg. Ou 150. Je serais peut-être mort…

Dire à des personnes obèses qu’elles doivent faire attention lorsqu’elles se lancent dans un sport, qu’elles doivent, plus que les autres, consulter en amont un médecin afin de ne prendre aucun risque, oui. Leur dire qu’elles ne doivent même pas envisager de se lancer dans l’aventure alors que c’est justement cette aventure qui peut, en partie, leur permettre de perdre le poids tant détesté, non. J’ai suffisamment haï mon corps et tout ce que je lui avais fait subir pour te dire que tu ne sais pas de quoi tu parles. Soyons clairs : Nike ne fait pas dans la philanthropie ici. Non, la marque s’adapte au marché et à sa clientèle. Dans un monde idéal, l’obésité, et plus particulièrement l’obésité morbide, n’existerait pas. Mais elle est là, et sans doute pour longtemps. Qui es-tu pour déclarer que ceux qui en souffrent, aussi bien physiquement que psychologiquement, n’ont pas le droit de goûter aux joies de la course ? Si cette « graisse qui traîne » te dérange tant, détourne les yeux. Comme un lecteur détournerait les yeux d’un article nauséeux…