Jean-François Lajeunesse : sauvé de la noyade

Jean-François Lajeunesse : sauvé de la noyade
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L’alcoolisme lui a fait perdre beaucoup. Mais quand, en 2003, Jean-François Lajeunesse voit son fils rentrer d’un footing, c’est l’électrochoc. La fin d’une vie de dérive et les retrouvailles heureuses avec son amour de jeunesse : la course à pied.

« Lorsque j’ai recommencé ma vie. » En quelques heures, la phrase est revenue sans arrêt, motif redondant et entêtant. Comme si Jean-François Lajeunesse avait, à un moment, mis son existence sur pause, à grands coups d’alcool et de cigarettes. Vingt ans de petits et de grands errements, vingt ans de vie de bohème, vingt ans qui, dans les pires moments, ont vu le Nantais « fumer 40 cigarettes et boire jusqu’à six litres de rosé par jour. Quand ce n’était pas l’alcool à 90° dans le café… » Jean-François Lajeunesse, c’est un gamin du Nord, avec une enfance « sans instants partagés avec ses parents, qui ne voulaient pas s’encombrer d’enfants ». La vie se construit avec les figures tutélaires, la grand mère Stella et l’arrière-grand-père Georges. Une scolarité plus que chaotique mais, déjà, la course à pied et la politique en fil rouge. Et, dans les deux cas, en faisant un peu de psychologie de comptoir, quelques pères de substitution. Parmi eux, Pierre Mauroy, futur Premier ministre, dont il a « immédiatement aimé la chaleur humaine, la bonté, la dimension d’homme à la fois rigoureux et généreux ». Arthur Notebart, maire de Lomme de 1947 à 1990, son « mentor politique », de ces hommes que l’on rencontre trop rarement : « franc, direct, à l’énergie immense ». La gauche dans le sang. Sur la piste, le modèle suit la même trajectoire : Michel Bernard, onze fois champion de France (1 500, 5 000, 10 000 et cross) et triple finaliste olympique, dont « chaque foulée était un acte de rébellion envers l’aristocratie sportive de l’époque ».

« Gainsbourg, sans le talent »

Jean-François, lycéen, court. Plutôt pas mal. Il se retrouve sur des lignes de départ avec Jacky Boxberger. « Mais, rapidement, je ne le voyais plus que de derrière ! » Entre 80 et 100 km dans les pattes chaque semaine, les cross, la piste en cendrée… Une fois lancé, l’homme est inarrêtable, cite les noms de ses idoles d’alors, revit ces années 70 avec passion, nostalgie joyeuse d’une époque qui voit François Mitterrand se casser les dents sur les bulletins VGE. Le pouvoir, ce sera pour un peu plus tard. La fibre socialiste, toujours… Mais bientôt, tout ça va s’évaporer. Une séparation douloureuse, un sentiment pour celui qui est alors jardinier pour la ville de Lomme de ne pas être « à la hauteur de ses ambitions ». « J’ai commencé à être alcoolique pour rêver à un grand avenir. » 1979, c’est le début du tunnel. Marginalisation progressive et une vie de saltimbanque à travers la France. La politique et la course ne sont plus que des souvenirs enfouis, cachés sous les verres qui s’enchaînent. Les cafés- théâtres, les textes récités, les tours de cartes, quelques arnaques comme ces billets vendus pour une tombola imaginaire. Il se rêve en nouveau Gainsbourg, qu’il a rencontré en 1980. « Mais je n’avais pas son talent, loin de là… » Jean-François Lajeunesse raconte tout cela avec une honnêteté et une lucidité désarçonnantes.

Les mots fusent, les anecdotes aussi. Il faut le suivre ! Le suivre jusqu’à Nantes, où il débarque en 1983. Sa rencontre avec Catherine, son mariage, une vie plus « normale » avec un boulot de livreur de journaux, la naissance de Julie et Quentin en 1985… Et un amour retrouvé pour la politique, dans le sillon du PS local puis, plus tard, de Jean-Pierre Chevènement. Avec, toujours, l’alcool en arrière-plan. « Mais plus un alcoolisme de saltimbanque, non, un alcoolisme mondain, comme on dit… » La fin des années 90 est rude : devenu travailleur indépendant, Jean-François Lajeunesse est endetté jusqu’au cou et poursuivi par les huissiers. La descente reprend : « Je pesais plus de 100 kg, j’étais bouffi, incohérent, je sentais tout le temps l’alcool. J’avais toujours une bouteille au pied de mon lit. Avec les copains, on passait notre temps au bistrot puis on allait acheter du rosé au supermarché, celui à 5 € les 3 litres… »

Les kilos d'envolent, les chronos aussi

Au fur et à mesure du récit, alors que la chute semble sans fin, on se demande comment on peut se retrouver, aujourd’hui, face à un homme affûté, sobre et capable de courir un marathon en 3h22… Il a en fait suffi d’un instant, comme souvent. Un moment pivot. Un jour de mai 2003, son fils Quentin rentre d’un footing avec son oncle. Jean-François, très ému, éclate en sanglots. Courir, il en est aujourd’hui incapable. Il décide alors de tout reconstruire, tout reprendre. Mais il faut tourner le dos à l’alcool, à la cigarette. On imagine le sevrage terrible. « J’ai tout arrêté en quinze jours. Au début, je tremblais, j’étais en manque, mais je ne pouvais pas, je ne devais pas rechuter. Je me tapais la tête contre les murs, faisais des crises d’angoisse… » Une semaine après le choc, direction Décathlon. « J’ai acheté les chaussures les moins chères possible et j’ai marché, je suis sorti m’aérer. Puis je me suis mis à trottiner, de plus en plus longtemps. » Les « copains de beuverie », il continue à les voir. Mais de moins en moins. Le mur de l’alcool les éloigne, inexorablement. Que deviennent-ils aujourd’hui ? « Ils sont presque tous morts… »

Les kilos et les chronos fondent, les carnets d’entraînements se remplissent, le plaisir est retrouvé. Jean-François court désormais tous les jours. Une addiction remplacée par une autre ? Le raccourci est trop facile : « C’est ce qu’on pourrait croire, mais là, par exemple, ça fait un mois que je suis blessé et ça ne me manque pas plus que ça. » Enfin, il est quand même là, au stade de l’Éraudière, pour conseiller deux coureurs pour lesquels il s’improvise coach. Les courses s’enchaînent avec trois marathons (3 h 22 min 24 s à Nantes en 2010), d’innombrables 10 km et des semi, des qualifications aux championnats de France sur 10 km ou sur piste… « La course à pied m’a sauvé la vie. » Toujours membre du MRC de Jean-Pierre Chevènement (« Je sais, on n’est plus très nombreux ! »), il mène à présent une vie équilibrée entre sa passion sportive et les actions auprès de personnes marginalisées. « Je ne les juge pas, j’ai été à leur place, j’ai même fait la manche quelques jours au début des années 2000. Je sais combien c’est dégradant… » Pas de faux-semblants, pas de discours tout faits, Jean-François Lajeunesse emporte son interlocuteur dans son monde. Un monde pas toujours joyeux, mais un monde où les secondes chances existent. « Je suis au RSA, je vis dans une tour HLM, mais je suis heureux aujourd’hui. Et le jour où je ne pourrai plus courir, je marcherai… »

Photo : ©Vincent Lyky