Confession d’un pirate

Confession d’un pirate
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On les voit de temps en temps, sur les épreuves, ces coureurs sans dossard. Nous avons rencontré Sébastien qui, lui, en a presque fait un art de vivre. Son butin : une centaine de courses impayées. Voici l’histoire d’un pirate pas du tout repenti.

Il a fallu un peu de persuasion pour que Sébastien accepte de me parler. Enfin, de me parler encore plus qu’il ne l’avait fait précédemment quand, au détour d’une conversation, cet ami d’ami m’avait, innocemment, glissé : « Moi, je n’ai jamais payé pour une course. » Ça y est, enfin, j’en tenais un. Un pirate. Et pas du menu fretin, pas celui qui se contentait de faire 10 km pour accompagner un copain sur la fin du marathon de Paris. Non, j’avais là un tueur de dossards en série qui, selon ses dires, avait participé à plus de cent épreuves sans jamais débourser le moindre euro. Invérifiable, tout comme un record sur marathon affiché fièrement à moins de 2 h 45 (pour avoir fait deux footings avec lui, je pense qu’on est en effet proche du 2 h 45, mais plutôt sur semi…).

Pour Sébastien, « le parasite coureur » comme il se définit lui-même, tout a commencé, presque, sur un malentendu : « En 2010, je voulais faire le marathon de Londres, mon premier, pour mes 30 ans. Mais il me fallait un semi de préparation. Un copain m’a proposé de faire celui de Rambouillet, où j’habitais à l’époque. Le temps que je me réveille, c’était complet. Je me suis dit alors que j’irai faire 21 km dans mon coin le jour J et que j’irai l’encourager à l’arrivée. Mais au moment où je suis sorti de chez moi, j’ai vu le peloton passer. Sans trop réfléchir, je me suis « incrusté » et j’ai même retrouvé mon ami. J’ai donc fait le semi avec lui sans aucun remord : je ne gênais pas les autres coureurs, je n’ai rien pris au ravitaillement, puisque j’avais ce qu’il me fallait sur moi, et je suis sorti du parcours 200 m avant l’arrivée. Bref, je me suis levé en citoyen honnête ce matin-là, pour me coucher en hors-la-loi ! »

Coursé à Paris

Après avoir goûté une première fois au côté obscur de la force, difficile, parfois, d’y résister : « J’ai vu les prix des dossards sur les courses, j’ai regardé mon compte en banque et je me suis dit assez vite que, surtout pour les grandes épreuves, j’avais plus de risques d’être à découvert à la fin du mois qu’eux ! » Ce qui avait donc commencé comme une simple expérience s’est rapidement transformé en habitude. « Londres, je l’ai bien fait, mais là encore sans payer. De toute façon, je m’y étais encore une fois pris bien trop tard. J’ai eu un peu peur de me faire « choper », mais dans la masse, en rentrant dans le peloton 200 m après le départ, en prenant son propre ravito et en s’éclipsant discrètement sans passer la ligne d’arrivée, on ne risque rien ! » Enfin, presque : « En 2016, j’ai eu des problèmes sur le marathon de Paris. Tout allait bien jusqu’au dernier rond-point qui mène à l’avenue Foch. Pour une fois, j’avais décidé de franchir la ligne d’arrivée. Là, un membre de l’organisation surveillait les coureurs sans dossard et leur ordonnait de sortir du parcours. Sauf que j’ai décidé de ne pas l’écouter. Le truc, c’est que lui n’avait pas 42 km dans les jambes. Il a décidé de me poursuivre ! Dans ces cas-là, on oublie qu’on n’a plus un seul muscle fonctionnel dans le bas du corps et l’adrénaline fait le reste. Je ne sais pas si j’avais déjà couru aussi vite de ma vie, les autres coureurs ont dû me prendre pour un fou furieux ! J’ai réussi à le lâcher. De toute façon, s’il m’avait rattrapé, je ne pense pas qu’il aurait pu me sortir manu militari du parcours, ce n’est quand même pas un policier ! »

Pour faire bonne mesure, Sébastien ne se contente pas de courir sans dossard. Parfois, il s’en confectionne un faux ! « Je bosse dans l’impression, j’ai donc les machines qu’il faut pour faire un double plus vrai que nature. J’ai quelques copains bienveillants qui, une fois qu’ils sont allés chercher leur dossard, me le prêtent. Je le scanne, change le numéro sur Photoshop pour que celui qui me l’a donné ne risque rien si je me fais attraper, et le tour est joué. Et, en tant que bon fan de heavy-metal, je mets toujours le même numéro : 666 ! » Du coup, notre pirate s’est même retrouvé une année dans le sas préférentiel de Paris-Versailles : non seulement il n’avait rien payé mais, en plus, il a pu partir tranquillement sans avoir à attendre comme ceux qui étaient dans les sas derrière lui. Et qui, eux, avaient fait chauffer la carte bancaire !

Zéro culpabilité

Et alors qu’aujourd’hui Sébastien gagne confortablement sa vie, il n’envisage pas de rentrer dans le droit chemin : « J’ai, grosso modo, économisé 3 000 € depuis que je fais ça. Avec les années, j’ai même perdu tout sentiment de culpabilité puisque, maintenant, je pioche dans les ravitos. Je me trouve des excuses, même si au fond de moi-même je sais que ce n’est pas bien. Mais à chaque fois qu’on me le fait remarquer, je parle de cet ancien champion de France de marathon, alors responsable du projet marathon pour la FFA, qui avait servi de lièvre pour une coureuse sur le marathon de Paris sur plus de 10 km. Il n’avait pas de dossard. Alors si lui peut le faire, pourquoi pas moi ? » Bon, du coup, sa vie entière de coureur sera marquée du sceau de la gratuité ? « Oui. J’y ai pris goût et il y a comme une excitation. Avec ma consommation très très occasionnelle de cigarettes qui font rire, c’est la seule chose un peu illégale que je fais dans la vie. Je respecte les limitations de vitesse, je paie toujours mon parcmètre, je n’ai jamais fait de faux arrêt maladie. Alors cette petite entorse à la règle, je l’assume, même si, quand j’en parle à des copains coureurs, j’ai l’impression de commettre un crime qui me vaudrait la cour d’assises. Enfin, on verra comment va se passer mon « défi » de cet été, puisque je compte prendre le départ d’une course dont je ne citerai pas le nom. Bon, ça commence par UT, ça finit par MB et ça part de Chamonix… »