Early Birds : Les oiseaux se lèvent pour courir

Early Birds : Les oiseaux se lèvent pour courir
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Depuis quelques années, un groupe de coureurs et de coureuses quadrille les rues parisiennes tous les jeudis, dès cinq heures du matin. Rencontre avec ces Early Birds, de drôles d’oiseaux qui préfèrent les foulées à l’oreiller.

 

Cinq heures du matin, l’entre-deux. Les noctambules les plus ambitieux ont finalement troqué leur demi de bière contre leur doudou et leur couette, le mal de tête en embuscade. Et les travailleurs, à quelques exceptions près, en sont encore à enchaîner les rêves avant d’enfiler les heures de boulot. Jacques Dutronc voyait Paris qui s’éveillait. De mon côté, la ville dort encore quand je me retrouve, en ce 1er juin, planté devant l’opéra Bastille. Ici, la tenue à la mode se compose d’un short, d’un tee-shirt et de chaussures de course. Le code à connaître : « early birds » (lève-tôt, en anglais). Des oiseaux de fin de nuit, il y en a une dizaine qui sautillent sur place. Dans le rôle du chef d’escadrille, Eric. Depuis quelques années, l’homme raccourcit ses nuits du mercredi au jeudi pour visiter, de bon matin, la capitale au pas de course. Parfois, ils sont presque une vingtaine à l’accompagner. En revanche, quand les nuits hivernales se font trop rudes, il n'en reste pas plus de cinq. Petites natures...

« Tout a commencé en 2010. Je préparais un marathon et, un matin d’hiver, je n’arrivais pas à trouver le sommeil, se souvient éric. J’ai donc décidé de faire ma sortie à 5 heures. J’ai adoré. On peut courir au milieu de la rue sans problème, les sensations en pleine nuit sont vraiment à part, on passe près des bâtiments et des monuments éclairés... Je m’y suis donc mis chaque semaine et ai été rejoint par quelques amis. Puis, le bouche-à-oreille a fait son œuvre et, aujourd’hui, j’organise tout ça via un groupe Facebook. » « Tout ça », c’est donc une sortie hebdomadaire d’environ 15 km, sur 1 h 30. Jamais la même. « À chaque fois, j’essaie de proposer quelque chose de différent, même s’il est évident que l’on passe parfois par les mêmes voies, d’autant que l’on part toujours de Bastille. La sortie sur Montmartre a toujours beaucoup de succès. Je mets un point d’honneur à ne passer que par les rues pour y monter et en descendre. Pas d’escaliers, pas envie de faire comme tout le monde ! »

Réveil musculaire

Pas de Sacré-Cœur au programme du jour, mais un circuit ultraplat dans des quartiers où les prix des appartements ont fait une bonne cure d’hormones de croissance. Ah non, en fait, il semblerait que le 2 pièces de 85 m2 à 850 000 €, ce soit normal du côté de ce cher Saint-Paul... Bon, à défaut de casser le PEL, on va casser un peu de fibres. Enfin, à allure raisonnable. Objectif : 6 minutes au kilomètre. Pourtant, devant, le départ est un peu rapide, 5 min 45 s/km au compteur. Derrière, du coup, ça râle. Un peu. Éric s’adapte. Pas question de perdre du monde en chemin : « On part ensemble, on arrive ensemble. Souvent, je me mets derrière pour accompagner ceux qui ont un peu plus de mal. »

Quelques centaines de mètres après le départ, comme une présence dans notre dos. Deux fêtards, qui ont trouvé le marchand de bière plutôt que le marchand de sable, nous collent aux basques d’une foulée alcoolisée. Mais le houblon n’est pas forcément un ravito de choix et, rapidement, ils lâchent l’affaire, hilares. Pour nous, c’est la rive droite qui sert d’apéritif. Trois kilomètres à déambuler dans les artères les plus recluses du quartier Saint-Paul. Découverte de voies jusque-là ignorées, un petit bonheur de « coureur archéologue ». Seul regret : il fait déjà quasiment jour. Éric le confirme : « Je préfère l’hiver. En ce moment, on se retrouve finalement avec une ambiance trop proche de ce qu’on vit en pleine journée, la circulation en moins ! »

Avant la fureur du jour

Le bruit de la vingtaine de chaussures qui claquent contre le pavé fait office de métronome à l’attaque de l’île de la Cité. Dans le « peloton », ça discute. Course à pied, essentiellement. Vous avez déjà entendu un troupeau de coureurs lâchés ensemble parler d’autre chose, vous ? Entre le marathonien express en moins de trois heures et celui qui peine un peu à suivre à 10 km/h, on trouve de tout, ici. Salut rapide à Notre-Dame avant de virer à gauche pour neuf kilomètres touristiques à ­souhait. Au passage, on évite de « manger » un camion ­arrivant en sens inverse, dans un virage, en guise de petit-déjeuner. Coup d’œil à l’arrière, a priori, tout le monde est encore là, on peut donc continuer. Invalides, musée d’Orsay, quais de Seine, Saint-Germain-des-Prés, une « ascension » de la montagne Sainte-Geneviève jusqu’au Panthéon… Certains en profitent pour s’offrir un sprint en côte, quand la majorité préfère maintenir son train sénatorial. La circulation s’intensifie, le jour est maintenant bien installé mais, dans les rues prises à contresens, on a encore un peu l’impression que Paris nous appartient. Footing tranquille pour coureurs apaisés, le bruit et la fureur, ce sera pour un peu plus tard.

De retour rive droite, rencontre avec un nouveau spectateur. Au jugé, au moins 2 grammes. Et un bel enthousiasme éméché ! « Allez, plus vite, faut courir ! Allez, bande de fainéants ! » On a connu supporter plus encourageant ! Nouvelle opération zigzag dans des petites rues. Les voitures ont repris le pouvoir, le duel est inégal, le troupeau retrouve les trottoirs. Petite virée sur une place des Vosges encore assoupie. Le serveur d’un bar prépare les tables, pas vraiment surpris par la meute fluo qui débarque devant lui. Quelques sans-abri dorment sous les arcades, on allège les foulées pour ne pas les réveiller. L’ange de la Bastille en ultime témoin de l’aventure, il est un peu plus de 6 h 30, mission accomplie. Quelques coureurs filent partager un rapide café-croissant, les autres s’enfuient en direction de leur douche, échangeant leur panoplie de coureur des aurores contre celle de travailleur. La journée peut commencer. Une seconde fois…