Courir ça s'apprend?

Courir ça s'apprend?
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Alors que les articles, vidéos et stages se multiplient pour distiller moult conseils techniques aux coureurs, quatre experts de la foulée se sont récemment interrogés, à Grenoble, sur une question cruciale : faut-il ou non apprendre à courir ? Compte-rendu de cette première.

Un débat entre quatre experts autour de la question de la foulée, l’événement était inédit en France. Impulsé par Florent Allier, kinésithérapeute grenoblois affilié à la Clinique du coureur, il réunissait sur la même scène Blaise Dubois, le physiothérapeute québécois et fondateur de cette même Clinique du coureur, Solarberg Sehel, ancien triathlète et concepteur du Light Feet Running, Cyrille Gindre, chercheur en sciences du sport, et Frédéric Brigaud, ostéopathe et créateur de la théorie de l’EAD (empilement articulaire dynamique). Et les divergences de vue n’ont pas manqué !

Minimalisme

Pour Frédéric Brigaud, une chaussure minimaliste est « fine, souple, sans drop et n’altère pas la biomécanique du pied », tandis que Blaise Dubois se réfère au consensus établi par 42 experts internationaux pour définir l’indice minimaliste (IM), sorte d’échelle sur laquelle chaque chaussure peut être évaluée selon cinq critères : l’épaisseur, le poids, la flexibilité, le drop et les technologies de contrôle. Un indice que critique Frédéric Brigaud, estimant que « mélanger les paramètres et réduire l’évaluation à un pourcentage n’est pas assez parlant pour les gens ». Et le Québécois d’affirmer qu’il « faut sortir de l’opposition entre maximalistes et minimalistes, car certains modèles se disent minimalistes alors qu’ils ont les mêmes effets que les maximalistes ».Nos experts s’accordent en revanche sur ce point : la chaussure influence la foulée et donc la biomécanique. Frédéric Brigaud estime que le pied libéré de toute chaussure – ou équipé d’un modèle minimaliste – dispose d’une liberté telle qu’il peut s’adapter à des terrains de toute nature et qu’il s’appuie alors naturellement sur la partie avant du pied. « Cette foulée permet de limiter les contraintes sur l’ensemble des articulations qui composent la jambe », affirme l’ostéopathe. Solarberg Sehel abonde : « La chaussure est là pour servir le coureur et non l’inverse. » Le concepteur du Light Feet Running déplore que les marques imposent aux coureurs des technologies dispensables. Quant aux recherches citées par Blaise Dubois, elles révèlent que plus la chaussure est grosse, plus l’attaque se fait sur le talon et plus la cadence ralentit. À l’inverse, avec une chaussure minimaliste, la force d’impact diminue, la cadence augmente et le bruit des pieds au sol s’atténue. Pourtant, 84 % des coureurs attaquent leur foulée avec le talon. « Aujourd’hui, les études ne sont pas suffisantes pour dire que le pied va mieux avec le minimalisme qu’avec une chaussure maximaliste. Nous avons certes une grande capacité d’adaptation, mais elle est limitée », indique Cyrille Gindre, qui estime que le corps adapte sa réponse aux chaussures. Si ces dernières sont molles, il se raidit, et vice versa.

Optimisation

Solarberg Sehel défend l’optimisation de la foulée qui permet, d’après lui, de faire travailler la musculature, d’améliorer les performances chronométriques à moyen terme, de réduire les traumatismes, d’éprouver davantage de plaisir à courir et d’approfondir la connaissance de soi. Le Light Feet Running proposé par l’ancien triathlète s’appuie sur la cadence, la posture, le placement de pied et la poulaine (trajectoire du pied). Cependant, Solarberg Sehel admet qu’il n’existe pas de foulée idéale et que chacun s’accapare une technique et l’adapte à ses besoins. Comme le confirme Cyrille Gindre, « on ne peut pas dire aujourd’hui qu’une foulée soit plus efficace qu’une autre, ni qu’une foulée engendre plus de blessures qu’une autre, ni qu’il soit indispensable de changer de foulée pour une autre. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas le faire ! » Pour Cyrille Gindre, la cadence est une affaire de préférence. Certains courent naturellement à une cadence moins élevée, car ils effectuent des gestes amples et lents. D’autres courent à une cadence élevée en réalisant des gestes rapides et courts. « L’importance accordée à la cadence est une erreur radicale », affirme-t-il. Blaise Dubois, s’appuie sur la littérature scientifique pour rétorquer que « les coureurs de l’élite, qu’ils soient spécialistes du 1 500 m ou du marathon, courent à 180 pas par minute, plus ou moins 10. Or, même en footing à 6 minutes au kilomètre, leur cadence reste à 170. Donc la cadence est un facteur de performance. »

Blessures

Se référant à plusieurs recherches scientifiques, Blaise Dubois estime qu’il existe une corrélation entre la force d’impact et les blessures. Ses solutions : courir plus sur l’avant du pied ; augmenter la cadence ; réduire le bruit des pas ; ou diminuer l’interface entre le pied et le sol en adoptant des chaussures à fort indice minimaliste. Un débutant aurait donc tout intérêt à commencer à courir avec des chaussures minimalistes pour développer immédiatement des mécanismes d’absorption intrinsèques. Le coureur aguerri – et suivi – en quête de minimalisme doit observer une longue transition : un mois par tranche de 10 % d’augmentation de l’IM des chaussures.