Faut-il se faire mal pour progresser ?

kahina
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La course à pied s'associe volontiers à la douleur. Se faire mal, c’est se donner les moyens de réussir, de progresser et de devenir un meilleur coureur. Et si l’on pouvait aussi progresser avec du plaisir et en ne cherchant que son confort ?

« Douleur, tu n’es qu’un mot. » Un mot, certes, mais un mot qui fait mal quand même. Un mot qu’on préfère généralement écarter de son vocabulaire, de ses pensées et de soi tout court.

Pourtant, on apprend avec la vie qu’un peu de douleur, ce n’est pas mal pour progresser. Alors on en accepte un peu plus pour progresser, encore plus. Et encore davantage… Certains deviennent même addicts à la douleur tant ils l’associent à de merveilleux accomplissements, à des résultats fabuleux. Ou juste parce qu’elle leur donne l’impression de se sentir vivants. Avant de se demander si l’on est entré dans “le trop” – le trop de douleur, le trop difficile –, encore faut-il avoir une idée d’où se situe la frontière.

La douleur, une question de frontière

Voilà le premier hic : la frontière vous appartient et personne ne peut la (dé)placer sans vous demander votre avis. Si vous êtes débutant, faire plus de quelques centaines de mètres à petites foulées s'apparentera à un exploit. Si vous êtes marathonien de bon niveau, vous savez que tenir plus de deux heures à 17 km/h vous collera certainement un bon coup dans l’aile. Et si votre truc, c’est l’ultra, vous n’imaginez pas rencontrer le moindre souci avant 50 km de course lente.

Pourtant, nous sommes tous pareils. Quand ça commence à faire mal, quelque chose en nous, que l’on ne comprend pas bien, nous dit que lorsqu’on a mal, on devient meilleur et l’on a davantage de plaisir.

Nous sommes donc formatés dès notre venue au monde. La plupart des cultures et des religions pratiquent la douleur, sous une forme ou sous une autre, pour devenir “meilleur”, du moins selon leurs critères. Qu’il s’agisse d’ascétisme, de rituels éprouvants ou d’épreuves physiques à la limite du raisonnable, les masos sont partout.

Nous devrions accepter le masochisme comme une seconde nature tellement il semble fondateur de l'être humain. Et pourtant, non. Une majorité milite, activement ou passivement, pour la suppression simple et systématique de la moindre sensation douloureuse. Ne pas avoir mal signifie surtout “ne pas avoir mal maintenant”. Un prétendu confort qui se paie souvent par une décroissance des capacités physiques, qui suppose de baisser son niveau d’exigence à mesure que les années passent.

De l’autre côté, les sportifs. Se faire violence pour un footing à jeun, pousser la machine sur une piste ou s’attaquer aux 200 km du Marathon des Sables, c’est accepter “d’avoir mal aujourd’hui” dans l’espoir d’aller beaucoup mieux demain.

La vraie question n’est pas de savoir si la douleur est nécessaire mais de savoir ce qu’il se passe, ce qu’on fait, ce qu’on se dit lorsqu’on franchit la frontière du raisonnable. Quelle est notre attitude quand notre cerveau nous envoie de l’acide lactique, de la fatigue, des courbatures, des tendinites, des ampoules, des hallucinations ?

Surprenante au commencement de la pratique sportive, la douleur s’apprivoise au fil du temps. Comme un obstacle que l’on est parvenu à franchir pour s’attaquer à un autre encore plus haut, on éprouve un sentiment de fierté à aller chercher la suivante. A mesure qu’augmente notre résistance physique, nous parvenons également à nous endurcir et à relever des seuils de douleur. Comme un élastique qu’on tend, on atteint des amplitudes d’efforts incroyables, des performances physiques inouïes, jusqu’à ce qu’on sente ce moment précis où l’élastique se bloque comme une corde. Et là, on choisit soit de relâcher, soit de continuer.

Trop tendu, l’élastique casse

La raison imposerait de s’arrêter, sachant qu’on ne pourra pas aller beaucoup plus loin de toute façon. Les athlètes de haut niveau se situent quelque part dans cette zone dangereuse où l’élastique peut se tendre encore de quelques millimètres. Est-ce la bonne façon de pratiquer le sport ? Rien n’est moins sûr car si ça casse, tout bascule du mauvais côté.

Prenons le cas d’une séance sur piste. On dit que pour progresser en vitesse, il faut faire des séries de 200 m dans la zone rouge, soit entre 90 et 100 % de sa vitesse maximale aérobie (VMA, vitesse maximale que l’on peut tenir environ 6 mn). De plus en plus d’entraîneurs, y compris d’athlètes de haut niveau, se caleront plutôt sur 90 %, donc sur des efforts moins violents que le maximum. On peut imaginer une progression plus lente. On peut surtout imaginer une carrière sportive plus longue. Un exemple presque caricatural pour dire qu’en respectant davantage la physiologie naturelle du corps humain, en le poussant loin mais en conservant une marge suffisante en deçà de la zone de rupture, on progresse aussi.

De plus en plus de sportifs se montrent soucieux de leur santé, y compris dans le sport de haut niveau. Cela passe par une alimentation plus saine, la mise en place de techniques efficaces de récupération, une attention plus fine portée à la programmation des entraînements ou encore l’utilisation des médecines douces. Se faire mal est devenu has been. Aujourd’hui, on sait qu’un corps martyrisé peut nous lâcher n’importe quand. Et que le socle indispensable pour progresser, pour devenir performant, c’est avant tout d’avoir une santé solide.

J’ai mal, je ralentis

Il y a une certaine logique, lorsqu’on est sportif de haut niveau, à se faire mal à l’entraînement. Pas forcément pour progresser, mais en tout cas pour se préparer mentalement à des contraintes de compétition hors normes. La course à pied, sport d’endurance de référence, porte en elle le germe de la longévité. Courir en se détruisant, c’est hypothéquer ses chances de devenir un vieux coureur en pleine forme.

Alors comment faire ? C’est simple : prendre la douleur comme un signe de ralentissement. J’ai mal, je ralentis jusqu’à ce que la douleur redevienne supportable, voire disparaisse. J’approche ma main de la flamme, elle me réchauffe ; si je l’approche de trop près, elle me brûle. En course à pied, c’est exactement la même chose. A vous de trouver la bonne distance.

Besoin de vous faire mal ?

Cela nous est tous arrivé. Une journée stressante, le besoin de canaliser un trop-plein d’énergie et on part courir sans s’échauffer, au taquet dès le pas de la porte. Et très vite, tout fait mal. Le meilleur moyen de se blesser. Vous avez tout intérêt à vous contrôler une petite quinzaine de minutes.

Laissez le temps à vos muscles de s’échauffer, laissez vos tendons prendre un peu de souplesse, vos articulations se lubrifier et partez pour une séance de fartlek avec des accélérations progressives, en tenant le plus longtemps possible et toujours en accélérant. Ne récupérez pas plus de 60 secondes. Terminez la séance en marchant, étirez-vous, oubliez vos soucis.

Il existe des tas de “séances douleur”, à vous de trouver la vôtre.