Premiers extraits de "Born to run" en exclusivité [3/5]

couv born to run
Le

Bible du minimalisme aux USA, oeuvre fondamentale pour toute une génération de coureurs, Born to Run, le livre culte de Christopher McDougall est enfin traduit en français après plus de trois ans d’attente. Récits d’aventures et de courses, portraits haut en couleur, anthropologie et science se télescopent dans ce docu-roman captivant. La trame : un journaliste américain, runner à ses heures, se lance sur la piste d’une tribu indienne de super athlètes insaisissable, les Tarahumaras.

" Je le remerciai, promis de suivre son conseil et me précipitai
chez un concurrent. Le Dr Torg commençait à se faire vieux.
Peut-être était-il devenu un peu conservateur et trop porté sur la
cortisone. Un ami chirurgien me recommanda un podologue du
sport qui était également marathonien, avec lequel je pris rendezvous
la semaine suivante.
Il fit de nouvelles radios, puis palpa mon pied.
— On dirait bien que vous avez une subluxation du cuboïde.
Je peux calmer l’inflammation avec un peu de cortisone, mais vous
aurez besoin de semelles orthopédiques, m’expliqua-il.
— Merde ! C’est exactement ce qu’a dit Torg, marmonnai-je.
Parti chercher une seringue, il se ravisa aussitôt.
— Vous êtes déjà allé voir Torg ?
— Oui.
— Vous avez déjà eu une infiltration ?
— Euh… Ouais.
— Alors qu’est-ce que vous faites là ? s’étonna-t-il avec une
pointe d’impatience et de suspicion, comme s’il imaginait que
j’adorais voir des seringues s’enfoncer dans la partie la plus tendre
de mon pied. Peut-être me prenait-il pour un junky sadomaso,
aussi accro à la douleur qu’aux antalgiques.
— Vous vous rendez bien compte que le Dr Torg est le père
de la médecine sportive, n’est-ce pas ? Ses diagnostics font en
général autorité.
— Je sais. Je voulais juste un deuxième avis.
— Je ne vais pas vous faire de nouvelle infiltration, mais on
peut prendre rendez-vous pour les semelles. Et vous devriez vraiment
songer à trouver une autre activité que la course.
— C’est normal, me dis-je. Il est meilleur coureur que je
ne le serai jamais et il a confirmé le verdict d’un médecin qu’il
considère comme un as de la chirurgie sportive. Pas question de
contester son diagnostic… J’ai donc cherché quelqu’un d’autre.

Je ne suis ni têtu ni complètement dingue de la course à
pied. Sur le total des kilomètres que j’ai parcourus, une bonne
moitié l’a été avec une douleur quelconque. J’avais lu Le Monde
selon Garp 20 ans auparavant, mais je n’avais pas oublié cette scène
insignifiante (pas celle à laquelle vous pensez) où Garp passait la
porte en trombe pour aller courir huit kilomètres au beau milieu
de sa journée de travail. C’est un sentiment universel parce que
la course fait appel à nos pulsions les plus primitives : la crainte et
le plaisir. On court quand on a peur et quand on est fou de joie,
on fuit les problèmes et on s’en paye une bonne tranche.
Et c’est quand ça va le plus mal qu’on court le plus. Par trois
fois, la course à pied a été très en vogue aux États-Unis. La première,
c’était lors de la Grande Dépression. Plus de 200 coureurs
donnaient le ton en couvrant 65 kilomètres par jour dans le cadre
de la Great American Footrace, qui traversait le pays. La course à
pied a ensuite sombré dans l’oubli pour rejaillir à nouveau dans
les années 1970, alors qu’on essayait de digérer le Vietnam, la
Guerre froide, les émeutes raciales, un président hors la loi et
le meurtre de trois grands dirigeants. Et le troisième boom de la
course de fond ? Un an après les attentats du 11 septembre, le
trail est soudain devenu le sport outdoor à la plus forte croissance
aux États-Unis.

Peut-être est-ce une coïncidence ? Ou peut-être y
a-t-il dans la psyché humaine un mécanisme ou une réponse type
qui stimule nos aptitudes les plus critiques lorsque les prédateurs
approchent ? Pour l’évacuation du stress et le plaisir physique, on
découvre la course à pied avant la sexualité. L’équipement et l’envie
sont de série. Il n’y a qu’à se laisser aller et sortir faire un tour.
Voilà ce que je cherchais. Je n’avais pas besoin d’un bout de
plastique hors de prix à glisser dans mes chaussures, ni d’une dose
mensuelle d’antalgiques, mais seulement de laisser faire la nature
sans tomber en morceaux. Je n’aimais pas courir mais je voulais le
faire. C’est ce qui m’a amené au troisième médecin : le Dr Irene
Davis, experte en biomécanique et directrice de la Running Injury
Clinic (Clinique de la course à pied), à l’université du Delaware.

Le Dr Davis me mit sur un tapis de course, d’abord pieds nus
puis avec trois types de chaussures différents. Elle me fit marcher,
trottiner et remuer. Elle me fit passer dans un sens puis dans
l’autre sur un capteur de pression pour mesurer les impacts de
mes appuis. Horrifié, je vis ensuite le résultat en vidéo.
Dans mon esprit, je suis léger et vif comme un Navajo sur
le sentier de la guerre. Ce type à l’écran, c’était Frankenstein
s’essayant au tango. Je m’agitais tellement que ma tête sortait du
cadre. Mes bras battaient d’avant en arrière comme ceux d’un
supporter après une reprise de volée en pleine lucarne et mon 48
fillette s’abattait avec une telle force qu’un mambo semblait jouer
en fond sonore. Comme si ça ne suffisait pas, le Dr Davis mit le
ralenti et nous pûmes voir en détail mon pied droit vriller vers
l’extérieur, mon genou s’enfoncer et mon dos ruer si violemment
qu’on m’aurait pris pour un épileptique en pleine crise. Je me
demandais même comment je parvenais à avancer avec tous ces
soubresauts, ces embardées et ces gesticulations.

— Bon, dis-je. Quelle est la bonne façon de courir ?
— C’est l’éternelle question, fit le Dr Davis.
Quant à la réponse éternelle… Eh bien, c’était un peu
compliqué. Je pouvais redresser ma foulée et amortir davantage
en posant le pied sur la plante plutôt que sur l’os quasi à nu de
mon talon… mais je ne ferais que troquer un problème pour
un autre. Tâtonner à la recherche d’une nouvelle foulée risquait
d’accroître les traumatismes d’un talon et d’un tendon d’Achille
qui n’y sont pas habitués et d’apporter un nouveau lot de blessures.
— Courir est pénible pour les jambes, souligna le Dr Davis.
« En particulier pour toi, mon grand ! » aurait-elle ajouté si elle
n’avait pas été aussi polie et affable ".

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