Dans la foulée des Kenyans

Chauvelier Kenya
Le

Vainqueur du 1 500 mètres des Jeux olympiques de Mexico en 1968, Kipchoge Keino est à l’origine de la tradition des coureurs kenyans dominant les courses de grand fond dans le monde entier. Son poster double page centrale soigneusement dégrafé du Miroir de l’athlétisme de l’époque restera longtemps accroché au-dessus de mes premiers trophées de gamin coureur et alimentera souvent les rêves d’évasion du gosse fan de géographie : l’Afrique, le Kenya, son histoire, son drapeau, son peuple, et ses champions de course à pied… Loin d’imaginer en ces moments que quelques décennies plus tard, au début des années 90, je me retrouverais dans la situation de les affronter sportivement. Une situation qui ne dura guère en vérité, car je devins vite un simple observateur de leur progression. Et pour être tout à fait honnête, je les ai même beaucoup observés de dos… Souvent déconcerté par leur facilité naturelle à courir vite. Devant ce qui deviendra pour certains une invasion, les remarques fusent : «Il y en a trop », « Ils trustent toutes les primes », «Ils n’ont ni charisme ni personnalité », «Leurs managers sont des négriers », « On ne les reconnaît pas », « Ils changent tous les ans»… jusqu’à les accuser d’être une des causes de la régression des coureurs français en leur faisant trop d’ombre ! J’avoue que certaines de ces réflexions m’ont parfois traversé l’esprit pour finalement me dire qu’à leur place j’aurais fait exactement la même chose. Imaginons simplement que les courses belges offrent des primes cinquante fois supérieures à celles proposées sur notre territoire, les coureurs français écumeraient les « kermesses » belges et feraient pareillement figures de mercenaires, aux dépens des locaux. Ces réactions n’étaient en réalité que la manifestation d’une belle pointe de jalousie sportive. Pourquoi sont-ils si forts ? Voilà en tout cas une question qui perdure au fil des années.

Un rêve de gosse et de coureur est devenu réalité cet été. Je suis allé au Kenya, sur le terrain de jeu de ces coureurs hors pair. Sur ces hauts plateaux qui dominent la Rift Valley. J’y ai été reçu par des gens fantastiques, accueillants, souriants, vivant dans un incroyable dénuement. 70 centimes d’euros par jour peuvent permettre de vivre ou plutôt de survivre, à certains… Eau courante et électricité en option bien sûr ! Mais au Kenya, courir est devenu un métier avant d’être une passion. Courir peut permettre s’en sortir, d’acheter trois vaches, de bâtir une maison en dur et de faire vivre une famille entière. Des fémurs plus longs que les nôtres pour expliquer leur réussite ? Je miserai plutôt sur cette réalité : ces coureurs ont faim. De réussite sociale. Et loin de nos divertissements occidentaux, à 2 400 m d’altitude sur les hauteurs d’Eldoret, ils courent, par dizaines, par centaines, souvent regroupés dans des camps d’entraînement, d’où se dégage une fantastique émulation. Courir avec eux à 6 heures du matin au lever du soleil dans un décor splendide restera un souvenir inoubliable.
L’impression d’avoir vingt ans, d’être un Kenyan blanc et une envie folle de courir, de vouloir (re)faire carrière... il n’y a pas d’âge pour le rêve !
Samedi 22 août, Abdel Kiriu est devenu champion du monde de marathon à Berlin, perpétuant ainsi la tradition et ouvrant du même coup un palmarès presque vierge et sans doute un compte en banque pour déposer son chèque de gain de 60 000 dollars. « Je vais être riche et considéré à présent», a-t-il déclaré à la presse.
De là-bas, je suis revenu riche, moi aussi. D’images, d’émotions, d’humilité, et apaisé par ce rêve vécu.
Asante. Kwaheri *
* Merci. Au revoir (en swahili).

Rubrique "Entre nous", par Dominique Chauvelier